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Photographie de bénévoles procédant à un enregistrement numérique.

Apprendre à lire avec ses doigts après 55 ans utopie ou réalité

Photographie d'une personne lisant un livre braille.

Apprendre à lire avec ses doigts après 55 ans, est-ce une utopie ? Ceux qui me connaissent un peu ont déjà la réponse. Pour les autres, prenez le risque de dire oui puisque nous sommes à un colloque sur le braille.

En fait, dans ces quelques minutes qui me sont allouées, je vous ferai part de mon expérience personnelle dans le passage de la lecture visuelle à la lecture tactile et de quelques réflexions qui me sont alors venues. Plus particulièrement, je vais aborder ma réalité, ma motivation, mon objectif et finalement les moyens entrepris pour y parvenir.

Ma réalité

Tout d'abord, il importe de mentionner que ma situation visuelle a grandement évolué entre l'âge de 12 ans, première prise de conscience de mes difficultés à lire au tableau de la classe, et mes 60 ans actuels où la lecture de l'imprimé courant est devenue impossible même avec des aides de grossissement telle la télévisionneuse. Ce constat m'amène à vous indiquer que ma familiarisation au braille s'est faite en deux temps bien marqués.

À 14 ans, je me retrouvais à l'Institut Louis-Braille afin de poursuivre mon cours secondaire. À cette période, tous les élèves devaient travailler en braille. Ce fut également mon cas et le moment de l'apprentissage des signes et même de l'abrégé tant pour le français que pour l'anglais ce qui fut réalisé en quelques mois à peine tout en participant aux activités courantes du curriculum scolaire y compris les cours de latin. Mais comme mon résidu visuel était suffisamment important, je l'utilisais pleinement en mode lecture, l'impression recto-verso n'était pour ainsi dire pas pratiquée, et je me devais même de confondre parfois mon professeur qui lui était complètement aveugle ; en plus de glisser mes doigts sur le papier, je devais ralentir ma vitesse de lecture et ainsi simuler le rythme d'un nouvel apprenant qui s'initie à la lecture tactile. Il importe donc de retenir que l'acquisition de la lecture tactile du braille ne s'est concrétisée que beaucoup plus tard.

À mon avis, l'apprentissage du braille, chez un individu qui maîtrise déjà les habiletés à la lecture et à l'écriture courantes, comporte deux dimensions : le codage et le mode de lecture tactile. Ces deux dimensions sont bien distinctes et fort différentes quant à leurs exigences tant au plan de la motivation que de la rigueur à y consacrer. Je reviendrai sur ces questions plus tard dans ma présentation.

Pour le moment permettez-moi de vous dire qu'après mes années d'études secondaire, le braille est devenu tout à fait extérieur à mon mode de communication écrite. La poursuite de mes études en milieu régulier et l'utilisation des aides visuelles m'ont longtemps permis de conserver une autonomie tout à fait satisfaisante dans mes activités d'accès ou encore de traitement de l'information. Par contre, il est vrai que ma carrière m'a amené plus d'une fois à m'y intéresser que ce soit comme technicien braille, enseignant, directeur d'école, agent de développement pédagogique ou encore comme chef de programme mais il ne s'agissait pas là pour moi d'un outil premier de communication écrite mais plutôt comme une valeur ajoutée à mes compétences.

Ma motivation

Vers l'âge de 55 ans, la rétinite poursuivant son travail, il me devenait de plus en plus difficile tout particulièrement de relire même ma propre écriture manuscrite. Or, il est bien connu que, lorsqu'on exerce des fonctions de gestionnaire, l'agenda, le pense-bête, le bottin téléphonique et la calculatrice sont des outils essentiels et difficilement conciliables avec le mode sonore. Aussi, conscient de mes difficultés, je profitais toujours de la période d'évaluation annuelle pour témoigner à mon supérieur immédiat mon sentiment d'insatisfaction face aux résultats que je fournissais alors; j'espérais toujours qu'on me suggère la solution de l'assurance salaire. Mais, la réponse était toujours la même, « Paul-Henri tu es tout à fait performant. Je devais donc penser à autre chose.

D'autre part, quand on dépasse la cinquantaine, on commence à penser inévitablement à la retraite. Quelles seront alors mes activités ? Une d'elle que j'ai dû abandonner à l'adolescence et que je me disais toujours à la retraite, je pourrai me le permettre à ma guise; c'est la lecture de bons livres que je lirai pour le simple plaisir de rêver un peu ou encore de m'informer sur un sujet de mon choix. L'évolution de ma situation visuelle venait remettre tout cela en question. Vous me direz : pourquoi pas la cassette ? Cela est si simple ? Ce mode passif d'accès à l'information, pourtant plus rapide, me porte à la somnolence et ne me facilite pas l'approfondissement et le retour sur certains passages. Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas d'un rejet car je considère ce mode aussi essentiel mais pour moi, il s'applique plus pour le travail que pour le plaisir. Et pourquoi prend-on sa retraite sinon pour le plaisir.

En somme, la volonté de retrouver une certaine autonomie au plan des activités courantes liées à mon travail et celle également de me fournir un outil de lecture agréable pour ma retraite me donnèrent l'énergie suffisante à entreprendre les démarches nécessaires à l'apprentissage du mode de lecture tactile du braille.

Mon objectif

Ces réflexions m'ont donc conduit à me définir un objectif précis :

Est-ce là de l'inconséquence, de l'inconscience, ou encore de la témérité ? Peu m'importait, il devenait pour moi impératif de retrouver cette capacité d'accès à l'information écrite. Le nombre de lecteurs braille adultes est peu considérable; si on applique les résultats d'une étude américaine à nos populations, il y en aurait à peine plus de 2 000 au Québec et 17 000 en France comprenant aussi bien ceux qui utilisent le braille pour de simples activités d'identification que pour des fins plus soutenus de lecture. Malheureusement, je n'ai aucune donnée sur le phénomène de l'apprentissage de la lecture tactile après 55 ans. Si, on limite l'observation à l'opinion généralement véhiculée, il ne s'agirait que de cas exceptionnels. Il serait sans doute révélateur et fort utile d'une part de mener une enquête chez les professeurs de braille intervenant auprès des adultes et, d'autre part de recueillir et d'analyser des témoignages menés auprès de nouveaux utilisateurs adultes pour mieux comprendre toute cette situation.

Les moyens

Ayant pris conscience de ma motivation et de l'objectif que je voulais atteindre, il me restait à me doter des moyens appropriés pour y parvenir. Un premier, et sans doute l'un des plus importants, fut celui de demander l'aide d'un intervenant spécialisé. Comme je travaillais alors à l'INLB, cela a bien sûr facilité les choses au plan particulièrement des horaires et de la fréquence des rencontres. Cet intervenant fera normalement appel à une méthode comprenant des exercices gradués qu'il enrichira de commentaires, de petits trucs appropriés tout en suggérant des exercices libres pour les plus motivés. Cette intervention m'apparaît essentielle pour assurer l'application d'une bonne technique de lecture et le maintien de la motivation.

Un autre moyen a été celui de rapidement, question de semaines puisque la dimension codage du braille avait déjà été acquise à l'adolescence, me placer dans une situation de résultats bien concrets par l'utilisation d'un preneur de note braille électronique. Dès lors, je redevenais autonome pour la plupart de mes activités professionnelles incluant celle de l'animation de mes réunions d'équipe, je pense particulièrement à l'ordre du jour et aux informations que l'on ne veut pas oublier de transmettre. En particulier, ce type d'outil est tout à fait merveilleux pour la gestion de courtes informations ; les fonctions de recherche et de déplacement à l'intérieur de documents structurés peuvent palier grandement à une difficulté de lecture rapide.

De nombreux facteurs peuvent contribuer à améliorer la vitesse de lecture. Au-delà de l'acquisition des habiletés techniques de positionnement et de déplacement des doigts, la propreté de ces derniers, la qualité du braille ainsi que celle du papier ne sont pas à négliger. Par contre, la pratique quotidienne m'apparaît comme un moyen tout aussi nécessaire en vue de l'atteinte et du maintien d'un seuil de lecture efficace.

Il n'est certes pas facile d'acquérir les habiletés requises pour une maîtrise de la lecture tactile du braille lorsqu'on atteint plus que cinquante ans. D'ailleurs une étude nous indique que l'acuité tactile décroît avec l'âge; on mentionne que le taux de cette décroissance serait de l'ordre de 1% par année. Mais, qu'est-ce que la maîtrise de la lecture tactile du braille ? Pour moi, c'est beaucoup plus que l'utilisation d'un agenda ou d'un bottin téléphonique, c'est de retrouver le plaisir du rêve et de l'information par le livre. Ce serait également, selon mon idéal, être capable de réaliser en public une lecture intelligente d'un texte inconnu. Ce dernier aspect n'est malheureusement pas atteint; quant au premier, je considère y être parvenu puisque j'apprécie présentement un ouvrage d'histoire naturelle où j'ai pu apprendre, entre autres, que les hirondelles, selon une légende bien sûr, on la propriété de trouver sur la grève des pierres qui redonnent la vue aux aveugles.

En conclusion, loin de moi l'intention de vous faire croire que je suis parvenu à une efficacité de lecture comparable à celle que je pouvais avoir à 30 ans. Toutefois, je considère avoir retrouvé le plaisir de lire ce qui pour moi était un objectif réalisable.

Paul-Henri Buteau
Longueuil
Octobre 2002



Dernière mise à jour de cette page :  28 août 2007
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